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Au printemps des monstres

Philippe Jaenada


Tous les jours à la même heure, il se met entre parenthèses et on lui raconte une histoire, et dans ces moments-là, personne le ne dérange, il est seul dans son livre.

Cela peut surprendre, cette citation que j’ai choisie pour entamer mon retour de lecture sur le nouvel opus de Jaenada. Mais non seulement elle me parle, mais en plus elle me ressemble, elle me définit, et encore plus particulièrement sur cette lecture qui aura été longue, parfois fastidieuse, mais prenante, envoûtante, isolante.

La rentrée littéraire a débuté depuis quelques semaines et plutôt que de m’attaquer à du léger, du facile, du rapide, c’est cet écrivain que j’ai décidé de retrouver. Après “La Petite femelle”, c’est le second livre de Jaenada que je lis, que je vis. Portée aussi, peut-être, par le délice de nos rencontres lors des salons “Saint Maur en Poche” et "du Livre" en 2018 et 2019, je me suis lancée à corps et cœur perdus dans ce pavé de 880 grammes sans aucune hésitation, et sans aucune indication ne serait-ce que sur le sujet du récit. Pari ? peut-être, mais je ne parie que lorsque je suis sûre de moi, et j’ai encore une fois bien fait de me faire confiance (et de faire confiance à Philippe !) Pendant les 10 jours que j’ai passés sur l’affaire Luc Taron, ou plutôt sur celle de l’Etrangleur Lucien Léger, j’ai été comme sortie du présent, plongée dans la vie parisienne du début des années 1960.

Luc Taron, un petit garçon de 11 ans, est enlevé une nuit, fin mai 1964, à proximité de chez lui, dans le quartier de la rue Rome à Paris. Il est retrouvé le lendemain matin, mort, dans une forêt à une vingtaine de kilomètres. Une série de lettres commence à être reçue par les médias et les forces de l’ordre. Les missives décrivent ce qu’a subi l’enfant et sont signées “L’étrangleur X X X”. Au bout de deux mois, Lucien Léger est arrêté. Tout le désigne, lui en premier. Et puis paf, il se retourne, nie finalement son implication dans la mort du petit garçon tout en reconnaissant être l’auteur de la cinquantaine de lettres revendicatrices.

Philippe Jaenada aura passé trois années à mener sa propre enquête pour nous donner à lire ce pavé, son interprétation, son avis sur la question et la culpabilité réelle ou présumée de Lucien. Extrêmement bien documenté, comme toujours, il suit les différents fils qui constituent la toile du drame. Chaque fibre est une personne, chaque personne est un coffre. Chaque coffre renferme son lot de secrets et de monstruosités.

Avec un style qui lui est propre, plein d’humour (si, si), son art de gérer et de jouer avec les parenthèses (dans les parenthèses, d’autres parenthèses (et parfois même des crochets)) qui font qu’on a peur de se perdre, mais non. On suit. Mieux, on accompagne l’auteur. C’est ce qui est beau et bon avec Jaenada : quand il insère des éléments de sa vie à lui, de son quotidien, ce n’est pas lourd, ce n’est pas hors sujet total, c’est sa façon à lui de se ré-ancrer dans le présent et la “vraie vie”, une manière de reprendre pied dans le quotidien et le lecteur par la main pour se rassurer et nous permettre de souffler aussi un peu.

C’est un pavé ce nouveau récit (dans la marre ?), que je ne peux décemment pas définir comme un roman, ni comme un policier. C’est vraiment un rapport d’enquête, une enquête minutieuse, factuelle, mais aussi pleine d’empathie et d’humanité. C’est un hommage autant qu’un plaidoyer pour des personnes qui ont peut-être mal agi, certes, mais pas tant que ça, et qui ont été cataloguées. C’est une seconde chance, un nouveau regard qui disculpe, explique, mais accuse et condamne aussi. Juste pas comme la Justice...

C’est beau, c’est lourd, c’est drôle, c’est surprenant, c’est une parenthèse qui renvoie dans le temps, dans l’Histoire, dans les lieux, dans les faits, dans les mœurs, dans les erreurs et dans l’amour, aussi.

C’est à lire.

« ...en forêt (...) ce qui m'inquiète et me maintient à l'écart, c'est au contraire l'absence de vie perceptible, d'humanité, (...), le silence qu'on imagine, l'immobilité apparente de cet enclos vert figé, si vaste, rien ne bouge là-dedans depuis des années, des siècles, de loin on peut même supposer que rien n'y respire. Et à l'intérieur, dans le vert, il n'y a pas de témoin. »


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