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Cinq dans tes yeux

Hadrien Bels

Une rencontre inattendue à la BNF avec un jeune auteur Marseillais dont l’accent fait voyager autant que les mots. Entendre Hadrien Bels parler c’est déjà partir. Alors qu’il vantait Dakar, je l’ai d’abord suivi à Marseille, pour débuter en douceur, par le commencement…


« La colère, il faut l’accepter et la bercer, comme un enfant qu’on t’a fait dans le dos »

Stress. Un surnom surprenant pour un garçon qui l’est tout autant. Aujourd’hui, il est dans sa petite quarantaine. Il filme des mariages en envisageant de réaliser un film sur sa jeunesse dans les rues de Marseille. Les quartiers populaires, les deals, la violence… mais aussi la mixité sociale, l’entraide, l’amitié.

Entre présent décevant et passé mélancolique, on se laisse bercer par les anecdotes, les histoires vécues ou rapportées. L’amitié qui unissait le petit blond à Nordine, Ichem, Kassim, Djamel et Ange lui était une porte ouverte sur un monde qu’il ne connaissait pas : Oran, les Comores, Toulon (et la Corse) mais aussi sur les aventures de jeunesse entre partie de foot, bières, sorties à la plage et bagarre en boîte de nuit... Les années ont filé sur les gamins comme sur la ville, les liens et les lieux se sont modifiés, érodés, abîmés.

Des années plus tard, Stress est plus détendu en apparence mais plus malheureux aussi. Il ne se reconnaît plus, ne reconnaît pas ce qu’il est devenu, ceux dont il s’entoure, et surtout il ne reconnaît plus sa ville, qu’il aime plus tout, qu’il aime comme on aime une mère que l’on voit vieillir et changer sans rien pouvoir faire..


« Je ne voyais que des gamins qui jouaient mal leur partition de jeunes adultes. »

Je ne m’attendais pas à ça. Je ne m’attendais pas à tomber amoureuse d’une ambiance, d’une ville, de ses quartiers. Je pensais connaître Marseille, mais non. Le nom a pris toute son ampleur, toute sa beauté sous la plume d’Hadrien Bels.

La nostalgie de Stress est contagieuse, la colère, la déception. La tristesse des amis perdus de vue ou perdus tout court. Ses envies non réalisées faute d’ambition ou de courage. Sa peur de l’âge adulte, de ce qu’il est devenu. Son incapacité à se poser, à être “un grand” finalement. On avance de page en page comme on mettrait un pied devant l’autre, en s’étonnant de tout, en s’émerveillant ou en s’agaçant des changements qui n’étaient ni bien pensés ni bienvenus. Plus que les copains, les copines, les sœurs, les frères, les mères, c’est la ville qui prend toute la place. Ses monuments, ce qu’elle a accueilli ou subi. Ce qui y a été vécu. Ce pour quoi elle est aimée et regrettée.


«.. On construisait chacun dans son coin sa petite forteresse. On montait ses remparts de théories et on préparait des bassines d’huile chaude d’arguments (...) et on descendait notre pont levis pour les gens qui pensaient comme nous.»

Il y a une histoire, en filigrane, bien sûr. Mais ce n’est pas ce qui m’a le plus marquée dans ce récit. Non, ce qui m’a touchée, émue, c’est cette faculté qu’a l’auteur de nous parler de sa ville. Ce qui en fait son foyer, son chez lui, c’est ce qu’il en aime et ce qu’il n’en aime pas. Ce qu’il est capable de voir avec lucidité, ce et ceux qui lui ont fait autant de place dans son cœur. Ce qui prend aux tripes, c’est cette sorte de chauvinisme marseillais, cette fierté d’appartenir à la cité phocéenne, à une communauté plurielle et belle dans sa multitude. Cinq dans tes yeux est sans doute l’une des plus belles déclarations d’amour faite à un lieu qu’il m’ait été donnée de lire, de voir, d’entendre. Un auteur à suivre, en courant.


« Je suis un enfoiré d’égocentrique, mais tout va bien, puisque je suis le seul à le savoir.»

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