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Comme par magie

Elizabeth Gilbert


Emmanuel Carrère a commencé son dernier récit en disant que son intention initiale était d’écrire, je cite, un petit livre souriant et subtil sur le yoga.

Mon intention à moi, lorsque j’ai accepté la suggestion de ma fille de lire “Comme par magie” était de passer le temps avec un petit roman souriant et subtil, en attendant l’arrivée imminente des nouveautés de cette semaine. J’ai naïvement entamé le bouquin sans même m’intéresser à la quatrième de couverture, en ne me fiant qu’à l’intuition de ma puce, à la jolie couverture et au nom de l’auteure déjà lue et appréciée.


« Vous ne serez jamais capables de créer quelque chose d'intéressant dans votre vie si vous n'êtes pas convaincu que vous avez au moins le droit d'essayer ».

Quelle ne fut donc pas ma surprise lorsque j’ai constaté que non, il ne s’agissait pas d’un roman, et encore moins d’un écrit subtil. Mais souriant, ça oui. Vous devez connaître maintenant ma réserve sur les ouvrages de développement personnel et les feel-good book plein de bons conseils et de sentiments mielleux. Ce n’est pas ma came, mais alors pas du tout. Mais.

Mais là, c’est quand même Elizabeth Gilbert. Celle qui a laissé une trace indélébile dans mon esprit et dans mon cœur, avec Mange Prie Aime, bien sûr, mais aussi et surtout pour L’empreinte de toute chose. Allais-je ou non la condamner et refermer le bouquin après quelques pages juste parce que ce n’est pas ce à quoi je m'attendais ? Vous vous doutez bien que la question est rhétorique, sinon je n’en parlerais pas.


Du coup, je me suis accrochée, et j'ai été jusqu'à la fin. Pourquoi ? parce que d’une part je suis obstinée (pour ne pas dire têtue), et d’autre part, je n’aime pas abandonner une lecture et condamner avant d’avoir été au bout. J’ai besoin d’avoir toutes les cartes en main pour savoir à quoi m’en tenir, et c’est en lisant l’intégralité du livre que j’ai l’intégralité du jeu. CQFD


Et puis, sans aller jusqu'à dire que c’est la lecture du siècle, je ne peux non plus nier qu’elle a fait bouger quelque chose, puisque je suis là, avec U2 dans les oreilles, les doigts courant sur le clavier en organisant mes idées comme je me suis sentie encouragée, autorisée et même légitime à le faire. Parce que c’est de cela dont il s’agit dans ces quelques 270 pages : aider le lecteur à réaliser, accepter et assumer qu’il est ce qu’il veut être, en termes de créativité et qu’il peut réaliser ce qu’il veut, à condition d’y mettre de la volonté, du travail, du sérieux.


Il s’agit d’abord de comprendre ce qu’est l’inspiration, l’idée. L’idée est volante, elle vient à vous, et si vous ne l’attrapez pas, elle ira voir ailleurs jusqu’à ce que quelqu’un sache s’en saisir. Il faut la reconnaître, oser l’agripper, s'en emparer mais aussi la traiter. En faire quelque chose. Accepter que de temps en temps, la première mouture n’est pas la bonne et qu’il faut la reprendre, la charcuter, la découper, la rapiécer pour en faire finalement quelque chose de complètement différent mais de beau quand même, de réjouissant.

Le processus de création est à la fois du travail (beaucoup de travail), du culot (parce qu’il faut oser), de la réflexion, de l’acceptation et de l’humilité.


« Votre égo est un domestique merveilleux mais il est un patron épouvantable car la seule chose qu'il désire, c'est la gratification, encore et encore ».

En quelques pages, Gilbert réussit à nous motiver, certes, mais également à nous montrer la réalité en face également, en cassant un certain nombre d'idées reçues. Non, ce ne sera pas facile, non, on ne plaira pas à tout le monde et on risque même de s’en prendre plein la figure. Non, nous ne sommes pas obligés de souffrir pour entrer dans le processus de la création, mais souffrir pourra nous arriver si nous ne mettons pas notre égo de côté. L’échec n'est pas une simple option, c’est une probabilité non négligeable. Mais l’auteure nous encourage à ne pas nous arrêter à un échec et à retourner au charbon, comme on remonte à cheval après une chute.

Alors bon, on va être honnête, ça a été le moment où je me suis dit : non, là, je ne suis pas d’accord. Mais pour la bonne raison que je n’ai pas vu ce qu’elle faisait de ses échecs. Ce que je veux dire, c’est que je suis et reste persuadée que ce qui ne me tue pas me rend plus fort - si, si, je vous le jure, (re)lisez Les vertus de l’échec de Charles Pépin – et sur ce point-là, l’approche de Gilbert et la mienne sont vraiment différentes

Elle dit « go go go, ne t’arrête pas à ça, continue ta route ». Moi je dis « prends donc un peu de temps pour analyser l’écart entre ce que tu avais prévu et ce qui s’est réellement passé, pourquoi ça n’a pas été et vois comment tu peux améliorer » (spéciale dédicace à mes formateurs de l’AFPA, c’est resté bien ancré en moi cette histoire d’analyse de pratique !)


« L'échec a une fonction, il vous demande si vous avez vraiment envie de continuer à créer des choses ».

Voilà. C’est à peu près le seul point sujet à polémique que j’ai trouvé dans ce livre, ce qui, me concernant, est assez rarissime car je suis du genre à détester les écrivains qui nous exhortent à suivre telle ou telle voie en nous promettant monts et merveilles à l’issue du voyage. Elizabeth ne promet ni Pulitzer ni Oscar. Elle promet du travail, beaucoup de travail. Elle met en garde sur la pression que nous pouvons nous mettre à nous même (en espérant par exemple que nos créations nous feront vivre) Pour créer, pour avancer, pour accepter. Elle promet que notre pire ennemi et notre meilleur allié est notre égo et que, pour peu que nous soyons capables d’un minimum d’humilité et de sérieux, nous pouvons tous nous vanter d’être des créateurs. Pour nous-même en premier lieu. Les autres on s’en fout et eux se foutent de nous aussi.



Je me suis finalement sentie très inspirée par cette lecture - comme vous pouvez le constater - très éloignée à la fois des romans que j’avais lus d'Elizabeth Gilbert et de ce à quoi je m’attendais (OK, je ne m’attendais à rien de précis mais je suis tout de même surprise). Je ne voudrais pas devenir une de ces personnes qui postent des messages sucrés et sur-motivants en faisant l’apologie des bouquins du genre “ta deuxième vie commence quand patati patata” (oui, j’ai détesté ce livre) et je ne deviendrai certainement pas une accro des livres de développement personnel pour autant, mais là, de suite, je me sens non seulement autorisée mais également légitime à donner mon avis, à l’écrire et à le revendiquer… Comme quoi…


« La peur est un cimetière où nos rêves vont mourir et se dessécher sous un soleil de plomb »

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