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Corps de ferme

Agnès de Clairville

« La vieille lève les yeux au plafond, de son temps on ne bécotait pas les enfants, ça les gâte. »

Une vache, une chienne, un chat, une pie. Une famille et une ferme. Les animaux à tour de rôle nous racontent leur vie, et ce qu’ils voient, ce qu’ils entendent, ce qu'ils ressentent. Le stress du maître et de la maîtresse quand la maladie frappe le cheptel de laitières, le chagrin du fils aîné qui renonce à sa passion pour répondre aux attentes de son père, le désarroi du cadet qui souffre de ne pas être aimé et choyé comme le grand. Le comportement bizarre de la mère qui fuit dans la nuit pour se débarrasser de problèmes supplémentaires, le stoïcisme du père qui est trop concentré sur son exploitation et ses soucis d’argent pour voir le chagrin de ceux qui l’entourent.

Les années passent, les animaux aussi. Certains sont là, vaillants, résistants au temps et aux difficultés de la ferme. Ils voient les enfants grandir, l’ainé s’endurcir et le cadet souffrir. Les femelles mettent bas, le mâle chasse et prend des femelles. Ils naviguent autour de ces humains qui ne savent déjà pas pas se dire entre eux leur amour, alors exprimer de l’attachement aux animaux… ici, on ne pleure pas, on ne s’apitoie pas. Ici, c’est la traite des vaches, le nourrissage des cochons, le travail de la terre. Ici il n’y a pas de place pour les sentiments, il n’y a que le travail.


« Ces femelles, toujours à nous attendrir avec leurs simagrées. »

J’avais déjà été ébahie par la justesse de la plume d’Agnès de Clairville dans La poupée qui fait oui, son premier roman. Ici, on change tout à fait de registre, de prime abord : fini le lycée agricole, on est dans le dur, sur le terrain, dans la ferme et ses soucis.

Sur un modèle similaire au fabuleux Anima de Wajdi Mouawad, c’est une exploration du monde et du ressenti des bêtes.  Avec la délicate rudesse de Marie-Hélène Lafon, on est plongés à la fois dans la tête et les instincts animaux des humains, plus particulièrement dans la réalité de la vie des agriculteurs qui ne s’arrêtent jamais, qui s’aiment sans se le dire, sans vraiment se regarder, vivant les uns avec les autres mais pas vraiment ensemble.

Ce second roman est, de mon point de vue, une consécration, une confirmation du talent de l’auteure qui a su, avec des mots justes nous plonger dans un univers très rude, une réalité cruelle, celle de exploitants en souffrance qui travaillent sans relâche pour rien ou presque, qui sont eux-mêmes exploités par les normes, les quotas, les mesures d’hygiène, la maladie…

Une lecture en apnée, non pas à cause de l’odeur mais à cause de ce mal-être et des extrêmes qui sont atteints, des décisions irréfléchies parce que la fatigue et les soucis sont trop lourds, trop prenants pour vraiment avoir conscience de ce qui est, de ce qu’on fait.

Une prise de conscience essentielle sur la vie de ceux qui nous nourrissent et qui ne sont pas loin de mourir de faim, faute de moyens pour exercer leur métier, leur passion avec sérénité…


« À l’enfant les plaintes, les criailleries, les geignements, mais il n’osera jamais élever la voix devant son père. »

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