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Eva et les bêtes sauvages

Antonio Ungar

« Ne plus vouloir avoir de relations avec qui que ce soit est une solution facile, celle des lâches.»

Eva est infirmière dans dispensaire dans la petite ville de Puerto Inirida, au cœur de la jungle amazonienne. Avec sa fille Abril, elles sont arrivées de Bogota il y a peu, parce qu’Eva se faisait peur, cédant sans cesse aux appels des drogues et de l’alcool, oubliant qui elle était, où elle était… Chaque vendredi soir, la mère célibataire se rend dans l’unique bar de la ville et elle danse. C’est là que la voit pour la première fois El Gordo Ochoa, c’est ici qu’il en tombe amoureux et qu’il décide de la séduire. 

Au bord du Fleuve Orénoque, pourtant, c’est la guerre. La guerre civile qui oppose les FARC à l’Etat Colombien depuis 1964. Dans ce contexte, des villages entiers d’indigènes meurent, faute de soins et de nourriture. Les guérilleros sont partout, menaçant, violant, tuant, massacrant sans aucun scrupule. Et pourtant, Eva s’enfonce dans la jungle, va au devant de ceux qui ont besoin d’aide, ceux qui meurent, ce qu’elle peut sauver. Jusqu’à ce que ce soit elle qui finisse par avoir besoin d’aide, prise entre deux feux, dans une guerre qui n’est pas la sienne, un conflit dont elle veut se préserver pour mieux se consacrer à ce qu’elle fait de mieux : danser, aimer El Gordo, élever sa fille, soigner les malades et les blessés. 

Pendant que les (para)-militaires et les rebelles s’entretuent, à Puerto Inirida, on tente de garder la tête hors de l’eau à défaut de la garder hors des trafics, de la violence et du sexe. Du médecin au fils de Gouverneur (lui-même dealer) en passant par les prostituées, chacun avance d’un pas incertain dans cet environnement hostile où les bêtes sauvages ne sont pas celles qu’on pourrait croire.


« Elle pouvait avoir des convictions politiques, des principes moraux, des souvenirs, une personnalité, des intérêts, des désirs, mais pour la jungle, elle n’était qu’un être minuscule qui respirait. Un être de plus, plus vulnérable que les autres..»

Ce roman patientait gentiment depuis quelques mois sur les étagères de ma billyothèque. Sorti à la rentrée hivernale 2024, il n’avait pas encore atterri dans mes mains et c’est à la faveur d’un challenge que je l’ai saisi, enfin. Faisant la lumière sur la situation catastrophique de la Colombie de 1964 à 2016 et l’opposition violente entre les Forces armées révolutionnaires et les forces de l’Etat, l’auteur se concentre sur le destin d’une femme qui regroupe, à elle seule, toutes les richesses et toutes les souffrances de ce pays. Drogue, prostitution, exploitations agricoles et mines d’or. Mais aussi pluralité des cultures avec une présence indigène importante dans la forêt amazonienne. L’alternance entre la vie d’Eva et la brutalité du pays n’a pas été sans me rappeler “Attaquer la terre et le soleil” de Belezi. On est fasciné par la force de caractères des femmes de ce roman, par la lâcheté de certains des hommes, par l’importance de la corruption menant à la mort de milliers de personnes : en bloquant le fleuve pour quelques grammes d’or, on empêche l’approvisionnement des villages ; pour une information qui ne plait pas, un regard en coin ou juste pour asseoir une légitimité en tant que commandant, on tue, on viole, on saccage.

Avec délicatesse et poésie, Ungar nous plonge dans un environnement d’une extrême instabilité.  C’est une réalité effrayante que celle de ce pays qui est finalement assez peu connu. On a entendu parlé des FARC mais pas forcément dans le détail, et l’auteur nous donne envie -en tous cas me donne envie - d’en savoir davantage, de m’intéresser au sujet. 


« Elle accepte en silence que cette guerre soit beaucoup plus grande qu’elle, qu’eux tous, et qu’elle enlève qui elle veut enlever.»

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