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Les racines du ciel

Romain Gary

« Les idées n'ont pas besoin de troupes : elles font leur chemin toutes seules.»

Cela faisait bien longtemps que je n’avais pas autant lutté avec un roman. Passionnant, poignant, mais tellement dense qu’il m’aura fallu le poser, respirer avec d’autres écrits pour pouvoir me replonger dedans. Avec ce Prix Goncourt 1956, Romain Gary dévoile toute la grandeur de son écriture et de son humanité.


« Il y avait une fois un garçon un peu simple qui aimait tellement les éléphants qu’il décida d’aller vivre parmi eux et de les défendre contre les chasseurs…»

Tout commence au Tchad. On n’a pas l’année exacte mais des indices, ça et là, nous laissent deviner que c’est le milieu des années 1950. Dans un pays gouverné par la France et les traditions, meurtri par ses coutumes et la faim, les occidentaux font de la chasse touristique. C’est à celui qui tuera le plus de bêtes, et notamment d’éléphants. Une voix s’élève, petit à petit, jusqu’à prendre toute la place : c’est celle de Morel. Cet ancien prisonnier des camps en Allemagne a décidé de mener le combat - pacifique - pour la sauvegarde de l’espèce. Il va de village en village, de concession en hutte avec son cartable de cuir rempli de pétitions et de manifestes. Il veut rallier un maximum de personnes à sa cause et à celle des pachydermes qui meurent chaque année par centaines.

Mais qui cela intéresse-t-il ? Les blancs jouissent de la liberté et de la richesse sur un sol Africain qui leur offre le plaisir et le confort qu’ils n’auraient pas en Europe ou aux Etats-Unis. Les noirs quant à eux sont trop occupés à tenter de préserver ce qu’il leur reste de tradition et de manger à leur faim, ce qui implique de tuer des éléphants.

Mais Morel est confiant. Il parcourt le pays, seul, puis accompagné par Minna (la belle allemande désabusée), un journaliste américain, un ancien soldat (américain lui aussi), un naturaliste danois, un ancien chasseur tchadien et un jeune homme qui le suit comme son ombre.

On comprend vite que l’auteur retrace le parcours de Morel en alternant les séances du procès ayant eu lieu après sa disparition, les récits des rencontres des uns et des autres sur l’homme, sur le mythe et le contexte et les aventures celles de ceux qui l’ont croisé, qui l’ont aidé ou qui lui ont voulu du mal. Parce qu’un blanc, en Afrique Equatoriale Française, dont l’unique revendication est la sauvegarde des éléphants, ça fait sourire, ça énerve, et puis ensuite, cela peut devenir un outil pour les nationalistes qui visent l’indépendance. Les intérêts de Morel sont nobles et uniques, mais on voit autour de lui les autres se creuser les méninges pour savoir comment utiliser sa cause, sa position, sa renommée. D’aucuns diraient même sa naïveté. Il devient l’instrument de quelque chose de bien plus grand que lui, dans une période troublée où l’humanité cherche encore son sens.


« Il y a à nos côtés une grande place à prendre, mais tous les troupeaux d’Afrique ne suffiraient pas à l’occuper.»

Comme je l’ai dit, cette lecture a été laborieuse. Non pas tant par son sujet, absolument passionnant, mais plus par son intelligence, son exigence. Il y a peu d’espace pour respirer, de moins en moins d’ailleurs au fur et à mesure que l’on avance dans la lecture, que Morel progresse dans sa lutte pacifique, que le sens du roman se dévoile. Il n’est pas uniquement questions d’animaux, non, il s’agit d’humanité, de paix, d’ambitions.

Très moderne pour l’époque, ce récit use de ce que le monde a traversé pendant la seconde Guerre Mondiale et de ce qu’il s’apprête à arriver (pour rappel, en Egypte en 1952, Nasser renversait la monarchie et en 1954, il négociait le départ des Britanniques, engageant ainsi la fin de la colonisation).

Avec un regard et une analyse d’une grande sagacité, Romain Gary dessinait déjà, avant l’heure, la fin de la mainmise occidentale, la chute des européens, la lutte entre blancs et noirs. Il revient également, dans ce roman, sur l’importance de l’éducation. Non pas celle des écoles, mais celle de la vie, des épreuves, du maquis et de la résistance, comme dans Education Européenne, son premier roman.

Il s’agit de Morel, de ses convictions, mais aussi de celles des autres, de ceux qui ont survécu, qui ont surmonté les épreuves. Grâce à la sauvegarde de la faune et de la flore africaine, il espère fédérer, il croit dans le peuple, dans l’espoir qu’un animal aussi imposant peut insuffler dans le quotidien du public, quand les grands décideurs ne pensent qu’au profit et à la domination.


« On n’apprend jamais rien à un gars en le tuant… au contraire, on lui fait tout oublier. »

D’une surprenante sagesse et, encore une fois, d’une très grande humanité, ce roman met en scène de nombreux personnages aux passifs et aux idées diverses et souvent contraires. Morel croit en ce qu’il fait, il croit en la sagesse des hommes en leur capacité à comprendre que la sauvegarde des éléphants est avant tout une métaphore de la sauvegarde de la bonté. Celui que l’on dit misanthrope ne l’est pas. Il aime les hommes, il a foi en eux. Il sait ce dont ses compagnons sont capables, dans le pire comme dans le meilleur, et c’est l’altruisme et la bonté qu’il privilégie.

Considéré comme l’un des premiers (si ce n’est LE premier) roman écologiste écrit, à l’heure de la reconstruction et de la guérison de l’après-guerre, “Les racines du Ciel” est avant tout un grand roman comme on n’en lit plus beaucoup. Porteur d’espoir, dénonçant sans acculer, il est une ode à la vie, à la terre, à l’homme et, bien sûr, aux éléphants !


« Personne n'est jamais arrivé à résoudre cette contradiction qu'il y a à vouloir défendre un idéal humain en compagnie des hommes. »

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