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Les sources

Marie-Hélène Lafon

« … son premier corps, le vrai, celui d’avant, est caché là-dedans, terré, tapi. Il dit, tu ressembles plus à rien. Il dit, tu pues, ça pue. Et il s’enfonce. »

Dire que ce nouveau roman de Marie-Hélène Lafon était attendu est un doux euphémisme. Depuis sa présentation lors de la rentrée littéraire hivernale, il me faisait de l'œil et j’ai dû faire preuve d’une très grande patience avant de pouvoir enfin plonger dans l’eau de ces sources.


« … elle pense souvent qu’elle est rentrée, en se mariant avec lui, dans une sorte d’hiver qui ne finira pas. »

C’est un week-end de visite. A ses parents à elle. Un samedi de juin 1967. Il fait bon, les enfants jouent dans la cour. Elle attend que son mari se réveille de sa sieste pour pouvoir entamer les tâches qui lui incombent pour cet après-midi, en prévision de la sortie de demain dimanche.

Pendant qu’elle attend, pendant qu’elle s’active, pendant qu’il est aux travaux que la ferme exige, elle pense. Elle pense aux années qui viennent de s’écouler et à tout ce qui a fait faner la femme de 30 ans qu’elle est. Le mariage, l’achat de la propriété, les grossesses rapprochées, et lui.

Elle pense à ce qu’elle est devenue, à ce qu’elle doit cacher, à ce qu’elle doit mentir. Elle pense à ce qu’elle sait, ce qu’elle fait et ce qu’elle va devoir faire pour protéger ses enfants, si petits et pourtant si lucides.

Elle pense à sa famille à elle, à son clan à lui. Elle pense à ce qu’elle n’aurait pas dû faire, à ses erreurs, à ce qu’il est encore temps de faire.

Le dimanche arrive. Les trois petits montent à l’arrière de la voiture, les parents à l’avant. Arrivée chez elle. Arrivée dans son domaine, dans sa tribu. Sa mère, son père, ses sœurs et leurs fiancés respectifs. Et la décision. Enfin.


« … elle tourne et retourne les mots qui font autant de dégâts que les coups, peut-être davantage parce qu’ils ne la lâchent pas et lui tombent dessus au moment où elle s’y attend le moins… »

Ce roman de Marie-Hélène Lafon laisse sans voix. Je l’ai terminé, me disant “quoi ? c’est tout?”. Vraiment. Une sensation d’inachevé, un vide, une soif d’en savoir plus. Ça ne pouvait pas être que ça, si ? J’ai même vérifié pour savoir si je ne m’étais pas fait avoir avec une version numérique amputée. Non. Tout est là, dans ces 120 pages, ramassées sur elles-mêmes, compactes, condensées. Lourdes.

Lourdes de sa souffrance, de sa peur, de sa conscience, de ses responsabilités.

Lourdes par la violence du mari, l’incompréhension de la belle-famille, le silence qu’il faut garder, parce qu’on ne parle pas de ça, dans ces années-là. On ne fait pas étalage de ses douleurs et de ses difficultés à la maison, dans son couple. On n’en parle d’autant moins qu’il y a les employés de la ferme, la bonne, les gens que l’on croise à la messe ou à l’épicerie. Je jurerais bien que ce personnage si fort et en même temps si transparente qu’elle n’a pas de prénom, aurait bien eu besoin d’écouter Menie Grégoire. Mais comme beaucoup de femmes, elle est beaucoup plus courageuse que son mari ne semble le croire. Elle sait puiser la force auprès des siens : ses trois enfants, ses parents, ses sœurs… Elle sait ce qu’elle doit faire, tant pis pour les conséquences. Elle pense à ses filles, à son fils et sa décision à elle modifiera leur destin, mais aussi celui de l’homme pour qui elle n’était rien.

“Quoi ? c’est tout?” oui, c’est tout. Ce roman s’arrête où il le faut pour laisser la place à la réflexion, à l’imagination, à l’admiration aussi. Pour elle, pour l’auteure, pour toutes les femmes courageuses…


« Dans cette famille, c’est une vraie tribu, les hommes ne comptent pas, la mère commande tout et les filles se tiennent les coudes. »

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