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Se taire

Mazarine Pingeot

Première rencontre avec cette auteure qui nous offre ici une histoire glaçante. Dès les premières pages, le ton est donné : Mathilde, toute jeune photographe de presse, se fait violer par le prix Nobel de la Paix qui vient de perdre sa propre fille.

Elle pourrait déposer plainte, mais ne le fait pas. Pourquoi ? parce qu’elle est la fille de, la petite fille de. Et qu’un scandale comme celui-là serait la porte ouverte aux débordements de médiatisation, de haine et de médisance, non seulement de la part du public mais aussi de la part des médias. Mathilde a appris à se taire et à respecter son nom, à disparaître derrière son nom, à tout faire passer après ce nom. Alors elle se tait, elle ne dit rien.

Six ans plus tard, amoureuse, elle se rend en commissariat. Mais la police la décourage, et enregistre une main courante au lieu d’une plainte. Peur du scandale, peur du bruit, peur des retombées. Se taire, encore.

Les années passent, Mathilde est déchirée entre celle d’avant et celle d’après.

Les années passent, tout la ramène à ce terrible jour. La déposition est médiatisée et le nom est salit. Elle n’a rien dit mais est acculée par tous. Elle doit renoncer, encore, à sa vérité, son témoignage, son métier, sa vie. Et même un peu à son fils de 7 ans qui subit, lui aussi, la pression des « on-dit » et des médias.

Elle finira par en avoir marre de se taire. Enfin.


C’est un roman difficile à lire car un sujet difficile à traiter. Parce qu’au-delà de la violence de l’acte, de l’agression sexuelle en elle-même, il y a la violence du monde dans lequel Mathilde évolue. Un monde où elle n’est pas un individu à part entière mais un morceau d’un clan, la représentante – malgré elle – d’un nom et d’une renommée.

Sur ses épaules repose la réputation d’une famille, de personnalités. Et l’agresseur est un nom aussi, une sommité, un prix Nobel de la Paix, un Prince. C’est une parole contre une autre et celle de Mathilde a de toute évidence moins de poids. Au fur et à mesure des pages, on comprend que la jeune femme a toujours été encouragée à ne rien dire, à ne pas faire de vague, à ne pas faire d’ombre. A ne pas être.


Mazarine Pingeot m’a profondément touchée dans son écriture, son ton, sa résignation. On sent qu’elle sait de quoi elle parle : le secret, le poids qui pèse sur les « enfants de », le fardeau du nom, de l’image publique. Son héroïne est deux fois à plaindre : victime de son agresseur, victime de sa généalogie, victime qui doit se taire, quoi qu’il arrive… et c’est aussi un tableau terrible de l’ignorance de ceux qui ne font pas partie de cette fameuse vie publique : la propension à juger, à insulter, à marginaliser ceux qui sont connus et reconnus. Par vengeance ? par jalousie ? Ceux qui oublient que derrière un nom, il y a des personnes, comme tout le monde. Des gens qui vivent, rient, pleurent, souffrent aussi.

C’est bouleversant, c’est beau, c’est incisif.

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