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Terre Ceinte

Mohammed Mbougar Saar

« Les hommes sont lâches quand leur esclavage est confortable. Brisez ce confort, vous ébranlerez l’homme et tuez en lui l’esclave. »

Dans un pays fictionnel, une ville imaginaire, le roman débute : un couple d’amants est condamné à mort ; le jeune homme et son amoureuse vont être exécutés sur la place publique. La sentence a été prononcée et est mise en œuvre par le chef de la police islamiste. Le crime de ces deux-là : s’être aimés, en dehors des liens du mariage. C’est par ce peloton d’exécution que nous entrons en terre ceinte. C’est sur cet échafaud que tout commence.

« Il a aimé, et parce qu'il a aimé, il a été tué. L’amour aussi est coupable, dans ce cas. Mais si l’amour est coupable, rien n'a plus de sens. »

Le pays (qui n’a pas de nom, seules les villes en ont) a été envahi par les islamistes de la Fraternité. Le chef de la police est un musulman intégriste qui veille à ce que les préceptes les plus rigoristes de l’islam soient respectés, sous peine de graves sanctions.

C’est dans ce contexte de guerre civile et de terreur que quelques personnes décident de rentrer en résistance en créant un journal. L’idée est de réveiller le peuple, de le faire bouger, de l’entraîner dans un mouvement de rébellion, de réveil, de communauté, d’humanisme.

Au fil des pages, nous suivons donc la montée en puissance de la terreur (et du terrorisme), le courage et la peur des résistants. On en append toujours plus sur les motivations, les points communs entre les deux camps, le courage des femmes, leur pugnacité, leur intelligence. On tremble face aux dangers de la radicalisation et on lève la tête de temps en temps, pour reprendre son souffle, pour se rassurer…

« ce qu’il y a de plus bête dans la guerre, c’est son indifférence aux gens, à leur qualité, à leur histoire : tout le monde peut y mourir. C’est la mort au hasard. »

Que dire de cette lecture si ce n’est que ce n’est pas tout à fait ce à quoi je m’attendais. En même temps, une nouvelle fois, j’y allais à l’aveugle, sans rien savoir d’autre que le fait que c’est le premier roman de l’auteur sénégalais.

Passée la surprise - pour ne pas dire la déception - de constater que l’histoire ne se déroule pas dans mon pays de cœur, je le suis laissée prendre à cette intrigue et surtout à la crainte de la radicalisation d’un pays, la lâcheté d’un peuple et le courage d’une poignée de résistants intellectuels. L’écriture est juste, intelligente, réfléchie.

La connaissance non seulement de la religion et de ses travers mais aussi des gens, des personnes, font de Terre Ceinte un portrait glaçant de ce qui pourrait arriver ou plutôt de comment certaines choses arrivent. Cette invasion par les terroristes extrémistes est arrivée déjà, dans plusieurs pays, et c’est très effrayant. Mais Mbougar Saar, tout en étant à la fois factuel et conscient nous permet de garder l’espoir dans l’humanité : médecins, techniciens, tenanciers où même clochard, chacun a une part de courage et un potentiel de résistance en lui, que la culture, la lecture, l’écriture, l’ouverture au monde peut déclencher et magnifier.

Au final, heureusement que ce roman ne se déroule pas au Sénégal, ce serait désolant de le voir sombrer de la sorte, et ce roman, que j’ai lu après le Goncourt (La plus secrète mémoire des hommes) et De Purs Hommes mais qui a été écrit avant, montre le talent et l’intelligence de l’auteur qui, je le sens, a encore de belles années devant lui!

« si l’amour de Dieu doit te faire oublier l’amour des tiens, devenir dévot est un crime. Aimer Dieu c’est aimer les hommes et non se séparer d’eux. »



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