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Une maman parfaite

Marie-Fleur Albecker

«… qu’est-on sans nom, dans notre monde de grammaire, de langages, de déchiffrages ? Une chose de peu de valeur. »

Anne a 30 ans lorsque le désir d’enfant commence à se faire sentir. Elle ne pensait pas qu’il prendrait autant de place, aussi vite, et avec autant d’intensité. Son conjoint, Matthias, lui prendrait bien un peu plus le temps mais… Alors laissons-faire la nature et voyons ce qu’il se passe. Réponse : rien. Pendant des mois, rien. Alors faisons-nous aider par la médecine. Toujours rien. Alors FIV. Et là, ça finit par fonctionner. Anne retrouve un peu de sérénité pendant la grossesse.

Mais voilà qu’arrivent l’heure de l’accouchement et les premières appréhensions qui viennent avec les douleurs. Puis le bébé. Enfin. Depuis le temps qu’on l’attendait, voici enfin l’enfant. Par contre, où est ce putain d’instinct maternel ? Celui qui est censé apparaître en même temps que le nouveau-né, celui qu’on voit décliné dans chaque pixel de la télé ? Anne l’attend, le cherche, s’organise, rationalise, fait tout pour. Mais elle est perdue, elle ne se reconnaît plus, elle ne sait plus ni qui elle est ni pourquoi elle a voulu de cet enfant. Elle se pose des questions et ne trouve pas de réponses qui la rassurent entre toutes les injonctions qu’elle reçoit : sa meilleure amie à fond cododo et mono-parentalité bio/ naturelle/ instinctive, sa mère médecin, son mec qui n’est qu’un mec (et qui ne comprend pas qu’elle est devenue mère), les réseaux sociaux, les pubs, les journaux… La maternité d’Anne n’a rien du conte de fées dont elle rêvait et petit à petit, elle se perd : son intégrité, ses convictions, son amour-propre,  son identité même. Et entre deux diatribes de Louise, la fameuse amie à qui tout semble sourire et qui se découvre femme en devenant mère, Anne s’enfonce dans la dépression… 


« Les femmes sont quand même les seules à qui on arrive à faire croire que souffrir est un pouvoir. Non, souffrir, c’est souffrir… »

Voilà. Voilà ce qui devait être dit, exprimé, crié même depuis longtemps : la maternité n’est pas une fin en soi, la grossesse n’est ni évidente ni le plus beau moment de notre vie de femme, non plus que l’accouchement d’ailleurs. On a le droit de dire qu’on n’a pas aimé être enceinte, que la naissance de notre enfant n’est pas le plus merveilleux des instants. On a le droit de dire merde aux ordres, aux conseils, aux mamans bio, aux grand-mères bien-pensantes, aux médecins qui jugent, aux sage-femmes qui regardent de haut. Sommes-nous pour autant de mauvaises mères ? de mauvaises conjointes ? de mauvaises personnes ? On a le droit de ne pas se sentir mère instantanément !

Albecker casse les idées reçues, les injonctions, tout ce qui est dit, fait et attendu des futures et jeunes mères. Je me suis tellement reconnue dans les premiers jours à la maison d’Anne et de son bébé ! J’ai tellement haï les bien-pensants qui, sous couvert de retour à mère nature, assènent un discours culpabilisant au possible à la pauvre Anne qui fait ce qu’elle peut comme elle peut. 

Je compatis à 200% à la douleur de notre héroïne qui raisonne, essaie de comprendre, essaie d’aimer, essaie mais qui n’y arrive pas. Je ne suis donc pas seule ? À se rendre compte que le lien si fort qui unit un bébé à sa mère se construit, qu’il n’est pas systématique. Fatiguée, épuisée, perdue à ses propres yeux, ce qui est le pire sans doute : la maternité nous dépossède complètement et pour certaines, être maman, c’est cool, mais ce n’est pas une fin en soi (est-ce que ça fait de nous des égoïstes ? Est-ce qu’on juge un homme de la même manière s’il tient le même discours ?). Bref, je me suis plu dans ce roman qui m’a fait rire, mais pas que. Il a réveillé ma colère contre un système hypocrite qui prône à fond le féminisme et en même temps encense la maternité, les sacrifices qu’on doit faire pour être moins femme et plus mère, pfff… et je ne vous parle pas de celles qui m’ont rappelée quelqu’un à qui j’ai toujours envie de donner des claques. Laissez-nous tranquillement vivre notre rencontre avec notre enfant. On l’aime, on le protège et on donnerait tout pour lui, mais chacune son rythme OK ? Merde !


« Mon corps  avait perdu tout son sens car il n’était plus qu’au service d’un autre corps, je ne savais plus du tout ce qui, là-dedans, était encore à moi. »

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