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Vous ne connaissez rien de moi

Julie Héraclès

« j’ai aimé, j’ai été aimée, ma vie peut cesser. »

Rédiger un roman et imaginer toute une vie à partir d’une photo. C’est un pari ambitieux, et c’est ce qu’a décidé de faire Julie Heracles… elle a bien fait!

« Le symbole même de la traîtresse. Celle qui a couché avec l'ennemi. Celle qui a commis l'innommable. Lui aussi, il va pouvoir rouler des mécaniques en montrant ses clichés pourris. »

Chartres, août 1944. Simone et ses parents sont arrachés de leur domicile, laissant derrière eux Madeleine, l’aînée, et Françoise, le bébé de quelques mois de Simone. Cette dernière est confondue pour avoir collaboré avec l’ennemi. Pire, elle a eu un enfant avec un officier allemand. C’est la pire des trahisons, avec la délation. Mais Simone garde la tête haute. Elle s’accroche au souvenir d’Otto, et revient en souvenirs sur les dernières années, tous les évènements qui l’ont conduite vers ce jour funeste.

Enfant, elle a été entourée par sa mère et sa grande sœur, ignorée par le vieux. Elle s’est accrochée à ses rêves de bac et de réussite, aidée en cela par son caractère bien trempé qui ne lui attire pas que des amis, bien au contraire. Et puis elle s’est laissée bercer par les promesses du national-socialisme. Séduire par la langue et l’idéologie allemande. Cette promesse de sortir de la vie misérable à laquelle elle refuse de se croire condamnée.

Elle obtient le bac sous l’occupation, après quelques péripéties (et non des moindres) et s’engage comme traductrice auprès des Allemands. Elle brille, réussit, mais n’écoute pas les conseils qu’on lui donne. En adolescente égoïste qu’elle est, elle refuse de voir la réalité en face, elle ne voit de l’occupant que ce qu’elle veut : la richesse, les repas chauds, les salaires, la dignité.

Sa rencontre avec Otto Weiss, bibliothécaire promu lieutenant de la Wehrmacht contre son gré, va peu à peu modifier son positionnement, cachant sa colère contre les autres derrière son amour pour son officier. Pour lui, pour eux, elle est prête à tout, même à se faire tondre, en gardant la tête haute…


« Il m'insupporte, ce soleil. Il pourrait pas être raccord avec mon humeur. Je veux du gris, du gris foncé, du gris plombé. »

Premier roman de cette jeune Chartroise, et quel roman ! C’est un tout autre versant de l’Histoire qu’elle nous offre ici : l’occupation et la collaboration passive, voire ambitieuse. Simone est une enfant quand la guerre éclate, elle ne pense qu’à elle et à sa réussite, elle se fait berner par les paillettes éphémères de la réussite, elle se fait avoir, elle se bat comme elle peut pour s’en sortir, quitte à s’allier avec l’ennemi. Son caractère revêche fait d’elle une pimbêche peut-être mais pas un monstre. Consciente de ce qu’elle veut, elle fait ce qu’elle peut et ce qu’elle croit devoir pour s’en sortir, même si cela veut dire trahir son pays de naissance. Elle ne se rend pas tout de suite compte de la supercherie, du mal qu’elle fait, et c’est grâce à un officier allemand qu’elle en prend conscience.

« Ils en veulent toujours plus. L'ivresse du moment fait d'eux des monstres. »

A partir d’une photo de Robert Capa, et sans doute inspirée par toutes les archives que l’ont peut trouver sur Simone Touseau, la véritable tondue de Chartres, Julie Héraclès nous propose une histoire inattendue : celle d’une jeune femme auto-centrée qui a vécu la guerre autrement. Ici, pas de maquis, pas de résistance, pas de héros. L’occupation, la vraie : trouver du travail, trouver de quoi manger, survivre avec un père effacé, une mère alcoolique (colérique et germanophile) et une sœur dévouée, aimante, oublieuse de son propre bien au profit de sa cadette. Cette aînée, c’est sans doute le personnage le plus beau et le plus attachant de ce roman. C’est aussi la meilleure alliée de Simone, celle qui la soutient et qui l’aide même si cela va à l’encontre de ses convictions. Et Otto.

Otto nous prouve, s’il en était nécessaire, que les allemands aussi ont subi cette guerre et ce régime. Que tous n’étaient pas convaincus de la valeur du reich et de son chef. Que l’ennemi n’est pas forcément celui qui est désigné.

C’est un roman beau, juste, criant de vérité(s) sur ces tristes années, dans une ville qui est décortiquée et sublimée, même sans les magnifiques vitraux de sa Cathédrale.

« Je suis un bibliothécaire. Mais je suis aussi un soldat et un soldat doit aller au front. Même s'il répugne à utiliser les armes. »

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