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Dans le ventre de Klara

Régis Jauffret


« Mon ventre est une crypte dont le trésor doit rester secret. Interroger son contenu est aussi détestable que percer des trous dans un cercueil pour observer l'évolution d'un cadavre.»

1888, Autriche-Hongrie. Klara est une jeune femme extrêmement pieuse qui, par un jeu d’alliance et de servitude, a été mariée à son grand oncle. Elle élève et aime les deux enfants de ce dernier comme si c’était les siens et fait preuve d’une grande docilité envers son mari. Elle a donné naissance à deux enfants elle-même mais aucun n’a survécu. 

Alors qu’elle tombe de nouveau enceinte, elle nourrit pour le fruit de ses entrailles de grandes ambitions. Pêcheuse par orgueil, elle s’imagine qu’elle donnera naissance à un ange, un messie, un prophète. Quelqu’un qui comptera. Et effectivement, il comptera dans l’Histoire, mais de la pire manière qu’on puisse imaginer. 

Dans un journal d’abord, puis sur un tableau noir, Klara couche ses pensées les plus intimes, ses espoirs les plus fous. Ses chagrins, ses peines, ses peurs. Ses visions terribles de l’avenir du peuple juif et autres « parias » de l’humanité. 

Désireuse d’être absoute de tout péché, elle se confesse tant et tant que le prêtre lui-même la condamne pour cela. Il joue avec ses nerfs en ne lui accordant pas systématiquement l’absolution et en insinuant en elle la terreur d’engendrer un monstre. Après tout, comme tous les enfants, ce bébé est le fruit du péché originel et il porte en lui les fautes commises par sa mère. Torturée par sa foi, son prêtre, son mari, sa sœur et ses angoisses, Klara nous livre ses ressentis : celui qu’elle porte en elle sera soit un saint soit un démon. Ne pas savoir la met à la torture et elle n’aura pas assez de ses prières pour expier les horreurs à venir. 


« On devrait interdire aux larmes de sortir des yeux.  Elles enlaidissent les femmes et dégradent les hommes couards qui les laissent couler. »

Une grossesse n’est pas forcément la période la plus sympa de la vie d’une femme. Alors une grossesse en 1888, après avoir perdu deux enfants et en étant prise presque tous les jours par son mari et condamnée plusieurs fois par semaine par son prêtre, c’est une position encore moins enviable. Pendant les neuf mois de gestation, Klara, partagée entre la joie d’être mère et la peur de perdre son enfant et son honneur, pense perdre la raison. Elle a des visions atroces, qu’elle livre brutalement, sans fil conducteur et sans ponctuation, sans structure, comme pour souligner l’horreur de ce que son enfant commettra. 

Fictive, cette biographie ne l’est qu’à moitié, car on sait comme cette femme a souffert et comme elle a du faire preuve de courage et d’abnégation pour supporter son mari et la perte de quatre de ses six enfants. Mais pouvait-elle imaginer ce que son fils allait faire ? Pouvait-elle se figurer qu’elle engendrerait un des plus grands criminels de l’Histoire ? Décédée en 1907, elle n’a heureusement pas vu de ses yeux l’ascension du führer et les atrocités commises sous ses ordres. 

« On pourra un jour se passer de la religion pour dompter le peuple. »

Sous la plume de Régis Jauffret, Klara envisage les horreurs à venir, elle a des visions terribles, elle qui est soignée par un médecin juif. Sa foi ne la protège pas de son époux, la rendrait presque folle, tant elle est habitée par la peur de commettre un pêché. Elle s’interroge même sur la possibilité de tuer son enfant elle-même pour l’empêcher de devenir lui-même coupable aux yeux du très haut. Peut-être aurait-il mieux valu pour tout le monde qu’elle le fasse. Mais alors c’est elle qui aurait été condamnée aux enfers. 

Ce roman très dur aborde la question de la responsabilité des parents dans le devenir de leurs enfants : Klara et Aloïs sont-ils condamnables pour ce qu’Adolf a fait ? Si la relation père-fils était très tendu, il semblerait que l’assassin ait été très proche de sa mère et qu’elle n’est en rien responsable de l’antisémitisme de son fils. Le mystère reste entier et la lecture de ce roman pose des questions essentielles sur la foi, la folie, l’inceste, la fratrie et la charge à faire porter à Klara.  


« Les mères demeureront toujours comptables des péchés commis plus tard par l'enfant qu'elles ont porté. »

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