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Que notre joie demeure

Kevin Lambert


« la beauté des choses n'est-elle pas inscrite dans leur caractère passager, dans leur fin prochaine?

Dans un quartier huppé de Montréal, on célèbre l’anniversaire de Dina. Il y a beaucoup de monde, les puissants, les riches, les politiques. Les stars du business. Au milieu de cette foule, Céline, la meilleure amie de la fêtée. Céline est charismatique, elle attire l’attention même sans le vouloir. Elle est finalement le centre de cette party et tous les convives se réjouissent de la voir, de lui parler. Cette architecte connue et reconnue dans le monde entier est présente, et le vent du changement, qui commence à se faire doucement sentir, n’a pas encore fait trembler toutes ses réussites. 

Parce que Céline est à la tête d’une énorme entreprise qui a réalisé certains des plus grands et des plus beaux chantiers du monde, et parce qu’elle a accepté de prendre en charge la conception et la réalisation d’un projet d’envergure sur la ville de Montréal, elle va être le sujet d’un article de plusieurs pages dans un journal de renommée internationale. La rédactrice de ce dossier va créer un buzz tel que l’empire créé par l’artiste pendant ces 50 dernières années va être sur le point de s’effondrer. Après tout, à cause de ses chantiers, combien de logements ont été détruits ? Combien de personnes se sont retrouvées dans la rue ? A cause de la recherche des matières premières, combien de personnes blessées ou mortes dans les mines ? Et ses impôts ? Comment ça se passe d’un point de vue fiscal ? Et ses salariés ? Quelle patronne est-elle ? 

Chaque recoin de ses activités est scruté et mis en lumière pour mieux l’accuser de tous les vices, mettant à mal ses relations avec ses proches et, bien sûr, sa place dans l’entreprise qu’elle a elle-même créée et à laquelle elle a tant donné. 

Tous ceux qui entourent Céline, et ils sont nombreux, ont des choses à se reprocher, de façon directe ou indirecte. Et ils ont tous participé à sa dégringolade dans les médias et auprès de l’opinion publique qui dénonce la gentrification et les privilèges des plus grands. Céline devient le bouc-émissaire du peuple, qui vise à travers elle une élite inaccessible. 


«… une trace infime du passé peut ressurgir et vous engloutir de sa vague immense… »

J’ai eu beaucoup de mal à entrer dans ce roman qui a été couronné par les Prix Médicis et Décembre 2023. La narration est très dense et les personnages nombreux, on se perd dans les ramifications, les liens, les ressentis. On cherche l’espace de respiration, de pause, impossible de se reposer pendant toute la soirée d’anniversaire de Dina, comme les protagonistes qui n’ont pas assez de place pour tous s'asseoir et qui finissent par s’installer par terre. 

Et puis on comprend qu’il s’agit en fait de Céline. Cette dernière n’est pas une jeune première mais une femme puissante d’environ 70 ans, qui a construit un empire à partir de rien, à force de travail et de remise en question. Elle est devenue une starchitecte comme le dit l’auteur, elle est citée comme une référence dans son domaine, mais à quel prix ? Car il y a un revers à cette médaille, forcément. La réussite de Céline a entraîné la chute d’autres personnes, anonymes. Pour concevoir et construire ses édifices, il a fallu en détruire d’autres, où il y avait des logements, des lieux de rencontres. 

Dénonciation de la gentrification et de ses mauvais côtés, l'auteur attire sur les conséquences du changement (sujet d’actualité alors que Paris est en pleine mutation pour les JO). Céline a travaillé dur toute sa vie, elle s’est battue pour atteindre la réussite. Elle n’est pas rentière, elle n’est pas usurière,elle est une Artiste. Le portrait que l’auteur en fait la transformerait presque en requin. Dans ce roman, les richesses ne sont pas distribuées de manière équitable et il y a une caste de puissants pourris, à commencer par ceux qui jalousent l'héroïne. Mais finalement, la réussite de Céline n'est-elle pas une consécration ? La preuve qu'on peut y arriver si on s'en donne les moyens ? 

Cette dualité franche entre riches et pauvres, cette opposition en noir et blanc m’ont dérangée (plus que les termes québécois auxquels je ne suis pas habituée) car elles atténuent la nuance de gris, la demi-mesure, l'empathie. J'ai réfléchi à ce personnage, Céline. Elle est admirable. C'est indéniable. Et elle est la preuve qu'on peut sortir de sa condition, qu'on peut ruer dans les brancards, être attaquée mais malgré tout rester debout et retourner les pires des situations à son avantage 


« Un parent, c'est pas obligé d'aimer son enfant, mais un enfant ça a besoin de se sentir aimé. »

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