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L'affaire Emmett Till

J.M. Pottier

« À quel moment une affaire qui n'a rien d'isolée cesse d'être celle de plus pour devenir celle de trop et déclenche, de manière consciente ou non, le passage à l'action? »

Le 24 août 1955, dans un petit bled du Mississippi, le jeune Emmett Till, adolescent noir originaire de Chicago offense une commerçante blanche en la sifflant - prétendument. Le 28 août, l’enfant est kidnappé chez son grand-oncle et son cadavre sera retrouvé quelques jours plus tard dans les eaux boueuses de la rivière. Le corps est tellement abîmé qu’il n’est reconnaissable que par sa mère, Mamie Till. 

Arrestation des deux suspects, procès rapide, acquittement. Qu’attendre de plus dans cet état du sud, où la ségrégation est omniprésente ? 

Le meurtre sauvage d’Emmett devient l’affaire qui va déclencher un raz de marée de consternation et de colère, rassemblant les grands noms de la lutte pour les droits civiques, de Rosa Parks à Martin Luther King. Le choix de Mamie de ne pas fermer le cercueil de son fils pour que tout le monde puisse voir le niveau de violence qui s’est abattu sur son fils n’y est pas pour rien. Il est temps que les temps changent. Mais c’est se battre contre des moulins à vent. Entre 1955 et 2004, de nombreux rebondissements vont avoir lieu, donnant à la famille d’Emmett des raisons d’espérer que la justice sera un jour rendue, mais non. Même lorsque le FBI ré-ouvre (par deux fois) le dossier, les preuves manquent pour inculper - même par contumace - les assassins et les complices de la mort de l’adolescent, devenu le symbole de l’injustice et de la haine raciale. Au fur et à mesure que le temps passe, il est sans cesse rappelé au souvenir des nouvelles générations qui se battent pour que le racisme cesse ses ravages dans ce grand pays…  


« Aller dans le Delta pour son premier voyage dans le sud, c’est en gros la même chose que boire une bouteille entière de tequila la première fois de votre vie que vous goûtez aux alcools forts. »

Portée par le magazine Society et le journaliste JM Pottier, cette affaire Emmett Till est la seconde que je lis dans la collection True-Crime de 10-18, après L’inconnu de Cleveland de Thibault Raisse. Le travail d’investigation de l’auteur est passionnant en cela qu’il ne se contente pas de raconter ce qu’il s’est passé en 1955, non, il va beaucoup plus loin et aborde les suites de l’affaire, comment elle a été traitée pendant les 70 années qui ont suivi. Comment elle a été inhumée parfois, comment elle a été instrumentalisée aussi. Comment elle est devenue le symbole d’une lutte acharnée pour le respect des droits des noirs, notamment dans le sud des USA, marqués par les crimes racistes encore aujourd’hui. 

Même si, à certains moments, j’aurais apprécié que certains points soient plus fouillés, je trouve que ce rapport (appelons-le comme ça), est édifiant : les grands donneurs de leçon que sont les américains ne sont pas meilleurs que nous, ne sont pas exempts d’erreurs, encore aujourd’hui. 


Au-delà d’une affaire de plus d’un demi-siècle, c’est le portrait d’un pays et d’un peuple où tous n’avancent pas au même rythme. Un pays où - dans certains états - la vie d’une personne a moins de valeur à cause de la couleur de la peau. Un pays qui n’a pas encore fini de grandir, comme Emmett qui, du haut de ses 14 ans, n’était encore qu’un enfant qui avait toute la vie devant lui pour apprendre et à qui cette vie a été brutalement arrachée pour un sifflement. 

Ce qui fait froid dans le dos, c’est de réaliser que 70 plus tard, même si les autorités ont présenté leurs excuses et que des monuments sont érigés à la mémoire des victimes de la ségrégation, le racisme, l’inégalité sont toujours si prégnants dans cette soit-disant grande nation qui s’est construite dans et avec le sang des noirs. Un pays donneur de leçon, condescendant, fier… comme un ado. Un récit qui en dit long sur le chemin qu’il reste à parcourir pour que la déclaration universelle des droits de l’homme soit véritablement mise en application… 


« Wheeler était à la recherche de la vérité mais aurait certainement voulu voir Carolyn Bryant être arrêtée. Les membres plus jeunes de la famille voulaient d'abord la voir arrêtée, et voulaient la vérité ensuite. »

PS : oui, je suis en colère contre les Etats-Unis aujourd’hui, ça ira mieux demain… peut-être.

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