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Chroniques du pays des gens les plus heureux du monde

Wole Soyinka

« La sagesse des anciens souffle qu'il est plus digne de reconnaître un champion dès lors qu'il est indiscutable, et de marcher dans les pas de ce leader, plutôt que de se lamenter en se tortillant de colère. »

Je me suis lancée pleine d’espoirs et d’impatience dans ce troisième roman du Prix Nobel de Littérature 1986, sans avoir d'autres indices que les mots suivants : Nigéria, trafic d’organes, pratiques rituelles. Peut-être aurais-je dû me renseigner un peu plus ? J’aurais su à quoi m’attendre !


« si toutes les merdes ont des odeurs différentes, elles n'en sentent pas moins mauvais. »

Tout commence par la présentation de Papa Davina, une sorte de Gourou des temps modernes qui, dans un Nigeria imaginaire où tout est fait pour maintenir l’illusion du bonheur grâce aux médias, aux fêtes et aux célébrations pluri-religieuses, est devenu le symbole de la réussite œcuménique.

Puis vient la présentation de Duyole Pitan-Payne, un ingénieur ingénieux qui s’est fait remarquer par la création de son empire, la Marque Pays et ses réalisations qui lui valent aujourd’hui d’être invité à siéger aux Nations-Unies. Pour finir, le Docteur Menka, ami d’enfance de Duyole, qui est approché par des personnages louches, lui proposant de participer à un grand marché d’organes et de morceaux d’humains, alors qu’il vient juste de recevoir les honneurs nationaux pour son travail de chirurgie auprès des victimes de Boko Haram.

Tandis que le praticien essaie de sensibiliser son entourage à ce grand marché de l’horreur, les gens autour de lui meurent et disparaissent, tout comme les preuves de ce qu’il avance. Seul Duyole va être plus efficace que les autres, le soutenir et lui proposer de faire front, ensemble, au nom de leur amitié vieille de 30 ans. Jusqu’à ce que l’ingénieur meure également mystérieusement et que le chirurgien se trouve confronté à La Famille du défunt, dont les décisions et les positions ne vont que renforcer son impression qu’il y a décidément quelque chose de bien louche qui le suit depuis qu’il a découvert l’existence du marché de viande humaine.


« on puise l’humour dans ces choses dont on sait qu’elles ne sont pas censées être amusantes. »

Si vous avez l’impression, avec ce résumé, que cette lecture est fluide, détrompez-vous. C’est un exercice de force que d’aller au bout de ce récit riche, intelligent, exigent… La multitude de personnages, de réflexions, d'interactions en font un des livres les plus difficiles qu’il m’ait été donné de lire depuis pas mal de temps. Je le mets dans la même catégorie que Les Versets Sataniques de Rushdie, Antkind (de Kaufmann) ou même, pour son intelligence, à la Terre promise d’Obama. A de nombreuses reprises, j’ai pensé à un tricot : tant de fils enchevêtrés, que l’on n’arrive pas forcément à suivre mais qui, finalement, forment un tout.

C’est une critique acerbe d’un système corrompu, ou le pouvoir en place noie la population sous une farandole de festivités pour lui donner l’illusion du bonheur et cacher l’horreur de la réalité : la multiplication des attentats, des morts inexpliquées, des disparitions suspectes. Que la machination vienne du gouvernement ou des chefs religieux, c’est égal, de toute façon, ils savent se rejoindre pour que leurs intérêts soient assouvis. Ce n'est toujours qu’une histoire de pouvoir et de business, d’autant plus violent que les ressources sont nombreuses. En parallèle, la dénonciation de la loi de l’offre et de la demande, basée sur des croyances et des rites qui poussent aux pires horreurs, dans le secret des puissants et de ceux qui peuvent noyer le poisson.

Cet auteur écrit peu de roman, et on comprend. Parce que s’il est difficile de les lire, on ne peut qu’imaginer la difficulté de les écrire également, en marge, en métaphore et en farce. Ce qui rend la lecture de ce roman encore plus précieuse.

C’était dur, mais je suis fière d’être allée au bout de l’aventure avec l’auteur et d’en savoir plus sur ce système et sur ce pays qu’est le Nigéria…


« … parfois, on ne peut même pas faire confiance aux humains les plus accomplis pour se comporter de manière rationnelle. »

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