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Le portrait de mariage

Maggie O'Farrell

Retrouvailles avec une auteure à part qui dont le roman Hamnet m’avait transportée dans l’Angleterre de Shakespeare…


« Les mots s'imprimaient dans sa mémoire comme une semelle dans la boue fraîche qui ensuite sèche et durcit, conservant l'empreinte à jamais. »

C’est la Renaissance à Florence. Le Grand-Duc de Toscane, Cosme, est à la tête d’une grande famille de 8 enfants. Sa femme Leonora est la féconda de la province. Elle a porté ses enfants et les a élevés comme les princes et princesses qu’ils sont appelés à devenir.

La cinquième de la fratrie, Lucrèce, est à part. Elle est sauvage, artiste, rêveuse. Sa mère se souvient de sa conception et se désole de n’avoir pas été plus attentive, elle aurait eu un enfant plus docile. Mais l’enfant est un mystère, plus à l’aise avec ses pinceaux et les domestiques qu’avec ses pairs.

Alors qu’elle n’a que 13 ans, sa sœur Isabella, qui était sur le point d’épouser Alphonso II de Ferrara, meurt de maladie. Le futur Duc jette donc son dévolu sur la jeune sœur de la défunte et c’est ainsi que Lucrèce est fiancée à cet homme de 14 ans son aîné, qu’elle n’a croisé qu’une fois. Après deux ans de fiançailles, le mariage a lieu et la princesse quitte Florence et sa famille pour rejoindre les terres de son époux. Elle n’est pas à l’aise, elle sent peser sur elle une pression qui n’a pas de nom mais qui témoigne de la puissance et de la dangerosité de son mari. Il veut un héritier coûte que coûte, il doit laver son honneur, lui qui est moqué pour son incapacité à procréer. Et forcément, c’est sur sa jeune mariée qu’il fait peser le poids de cette impuissance.

Une nuit d’hiver 1561, alors que le jeune couple, marié depuis un an, est parti précipitamment dans une résidence secondaire du duché, Lucrèce sent, comprend, sait, que son mari a décidé de la tuer. Elle ne peut pas expliquer comment elle l’a deviné mais elle le sait, il faut qu’elle prenne la fuite. Mais elle n’a nulle part où aller et personne sur qui compter.

Elle se remémore les années passées, sa courte vie (elle n’a que 17 ans) et se rend compte que, toute duchesse qu’elle est, elle n’est finalement qu’une femme, la propriété de son mari après avoir été celle de ses parents, et qu’elle n’a absolument aucun pouvoir sur sa destinée… à moins que…


« c'est bien, après tout, le but en vue duquel elle a été conçue : être mariée, servir de maillon dans les chaînes du pouvoir, donner des héritiers à des hommes… »

L’Italie semble être au cœur de cette rentrée littéraire et c’est un nouveau périple dans ce magnifique pays qui nous est offert.

Quelle langueur, quelle lenteur dans ce roman ! Et quel plaisir de se lover dans un autre temps, un autre lieu, un autre rythme…

Après les marathons qu’ont été Demain et pour toujours et Veiller sur elle, courant tous deux sur plusieurs décennies, il est reposant de retrouver un temps ralenti, normal. Même si l’auteure retrace les 17 ans de Lucrèce, elle prend le temps de s’interroger sur ses pensées, ses sentiments, ses peurs et ses espoirs. Ici, pas de course, pas de sprint.

On retrouve le cadre et la réalité du temps qui m’avait déjà marquée dans Perspective(s) de Binet. Ici pas d’appels téléphoniques, de mails, de jeux-vidéo ou de voitures. On vit à une allure qui nous paraît à nous, lecteurs du XXIème siècle, ralentie, et ça fait du bien.

La tension pourtant est bien présente, de plus en plus dense. La peur, la méfiance et l’appréhension imprègnent la narration et nous emportent dans les couloirs sombres et humides de la forteresse avec Lucrèce. Des complots, des actes cruels, des hommes puissants et le danger, pour les femmes qui ne sont pas à la hauteur des attentes de ces derniers.

O’Farrell s’empare de la psychologie de celles qui n’ont été que les accessoires des hommes pendant si longtemps. Déjà dans Hamnet, ce n’était pas Shakespeare le héros, mais son épouse. Ici, c’est Lucrèce qui prend la place et l’importance que le duc voudrait siennes. L’auteure se penche sur le destin d’une oubliée, d’une transparente, d’un apparat. Elle lui rend la place qui aurait dû être la sienne, souligne le pouvoir d’Eleonora - mère de l’héroïne - sur son mari Cosme et la soif de liberté de Lucrèce, petit animal indocile qui trouve un semblant de liberté dans le fil de ses pensées et le trait fin de son pinceau.

Un roman qui oblige à prendre son temps et à reconsidérer ceux qui nous entourent. Un roman qui se déguste, qui oblige à ralentir.


« La duchesse est présente sur le tableau. Là, debout. Mais Lucrèce, elle, n'est pas nécessaire; Lucrèce peut s'en aller. Sa place est occupée ; le portrait prendra son rôle dans la vie. »

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