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Le Dossier M - 6 Vert (Le temps)

Grégoire Bouillier

« Aimer, c’était mourir à soi-même et renaître autre, c’était accéder à un nouveau niveau physiologique des choses, à un niveau supérieur de soi-même. »

On touche au but, au bout. Dernière couleur, celle de l’espoir et celle du temps. Celle qui clôturera le Dossier. Celle qu’on attend avec impatience et qu’on lit avec avidité car c’est celle qui donnera des réponses… ou pas…


« Je suis en train de détruire la littérature en tant qu’elle ignore sa propre vérité (...) Tous les livres sont des rêves dont le véritable contenu demeure latent. »

Vous vous souvenez ? Dans les 447 premières pages (c'était il y a environ 3000 pages) le narrateur plantait le tableau : à la terrasse d’un café, un SMS l'avertissant que Julien s’est suicidé en se pendant avec sa ceinture de pantalon à la poignée de la fenêtre de sa chambre. De là la nécessité de monter un dossier à charge pour expliquer la suite des évènements ayant conduit à cette mort tragique.

Sur fond vert, on continue de remonter le fil du temps. M est-elle vraiment ce qu’elle semble être ? N’est-elle pas plutôt le double d’un amour de jeunesse, revenu hanter le narrateur 30 ans après ses amours adolescentes ? Pour réitérer le fil interrompu, relancer la frustration d’un abandon et d’un amour impossible ? Tout semble concorder, il suffit de creuser un peu et de chercher dans les faits une interprétation qui donnera corps et raison à la réalité la sienne, à son niveau individuel des choses. Il n’y a pas de mauvaise façon de s’échapper du réel quand ce dernier nous fait souffrir. 

Parce que cette fichue réalité, la vraie, ne se gêne pas pour rattraper le narrateur et le prendre en traitre à la face du monde, sous les apparences d’une exposition regroupant 107 femmes travaillant autour d’un mail qu’il a eu le malheur d’envoyer à son ancienne compagne au moment de l’intuition de M, devant une machine à café Illico. On l'avait presque oubliée, cette S. Mais pas elle. Elle, elle tenait quelque chose avec ce mail de rupture, elle avait de quoi lancer un processus créatif et fédérateur, au nom de l’Art et à aux yeux du monde entier. Ce mail, que le narrateur avait voulu franc et bienveillant, devient l’outil de travail d’une armée de femmes qui se sentent opprimées et qui voient dans ce matériau un génial moyen de se venger des hommes en général, de lui en particulier. 

Et pour finir en bouclant ce qui doit l’être, il y a ce salon, cette rencontre dans une ancienne manufacture de pianos, à Charleroi en Belgique, dans la ville même où Dutroux a commis ses crimes. Dans la foule, une femme qui n’est pas M et qui l’est pourtant. Un autre double cosmique, comme M était celui de l’amour de jeunesse. C'est Patricia. Elle est aussi rousse que M ne l’est pas, elle a quelques années de plus et elle est mariée à Julien depuis 10 ans. Oui, ce Julien. Celui par lequel tout a commencé et avec lequel tout doit se terminer. 

Les dix ans ne sont pas écoulés, mais quelque chose se passe là qui va clôturer quelque chose, comme une clé trouvée par terre n’est pas forcément celle qui ouvre, elle peut aussi être celle qui ferme. Il fallait s’en douter, un jour, le dossier M allait être complet… 


« L’aventure littéraire est un espace de liberté. C’est l’endroit où le récit doit s‘inventer lui-même, selon ses propres motivations et nécessités internes. »

Je n’en reviens pas moi-même. C’est terminé. Vraiment ? 

Je suis dans le Dossier depuis le mois de mai dernier, soit six mois, comme six tomes ; j’ai fait la connaissance du narrateur, de M, de Julien et de Patricia. De toutes celles et ceux qui sont passés par là où qui ont marqué, à un moment où un autre la vie ou l’esprit de celui qui se raconte, se livre, se charge. Je les ai croisés, aimés, détestés... ils m'ont été partagés.

Le dossier vert est, de mon point de vue, non celui de l’apaisement en tant que tel mais celui de l’analyse artistique et temporelle. Parfois complètement farfelue, alambiquée, pas nette et un peu folle.  L'auteur fait des liens qui paraissent loufoques pour se rassurer mais qui, tout bien considéré, tiennent debout. 

Des espoirs traduits en faits, en fausses preuves, en vrais délires. Mais c’est aussi la partie du Dossier qui clôt quelque chose. Sans mettre fin à la peine de 10 ans, il est celui qui boucle un cycle en revenant sur ce qui a déclenché le besoin de constituer le Dossier,  à savoir le suicide de Julien. Mais qu’est-ce qui a provoqué cette mort ? C’est l’adultère de Patricia. Mais pourquoi Patricia a-t-elle couché avec le narrateur ? Parce qu’ils en avaient envie, parce qu’il avait reconnu en elle quelque chose de M, quelque chose de la fin de M en elle,


Je m’étais projetée dans cette lecture pleine d’espoir suite à l’évocation de Marcelle Pichon à la toute fin du dossier Jaune mais je n’ai pas trouvé une once de l’héroïne du Coeur ne cède pas. Par contre, j’ai découvert dans ces 605 pages tellement d’autres belles choses. Une volonté de s’en sortir, une vision acerbe de la vie et experte de l’art, une oreille attentive à la musique, une sensibilité accrue aux films et aux environnements. Et puis un respect des femmes, oui oui. Une conscience et une sorte de repentir face aux actes qui ont pu blesser celles qui ont croisé sa route et partagé - parfois - son lit. Tout l'inverse presque de la première partie du Jaune.

Ce tome n’est plus celui du déni, de la colère, du marchandage ou de la dépression. Il est, si on reprend les phases du deuil, celui de l’acceptation. Celui où le narrateur admet, entrevoit, espère la fin de la peine dans le sens du chagrin, conscient qu’il ne bénéficiera pas d’une réduction de temps de toute façon. Alors autant faire en sorte que ça se finisse le plus paisiblement possible !


« … projeter un  peu de soi sur autrui, c’est l’accepter dans son monde, sans lui demander ses papiers. C’est lui ouvrir sa porte au lieu de la lui fermer au nez, vlan. Ce n'est pas seulement le prendre pour ce qu’il n’est pas, c’est d’abord le prendre.»

Je n’en ai pas pris pour dix ans avec ce pavé monumental mais pour six mois. Ce n’était pas une peine, une punition, c’était un voyage volontaire, je dirais même plus, enthousiaste. Une envie d’en savoir plus sur cet auteur à part, qui avait été mis en lumière par Philippe Jaenada lors de la sortie l’an dernier du Cœur ne cède pas que j’avais déjà adoré. 

Il y a, dans ces pages, dans ces mots, dans ces maux, une sensibilité, une délicatesse qui touchent. Je comprends qu’on puisse être effarouché, voire effrayé par la quantité de pages et les digressions nombreuses mais non dénuées de sens, finalement. Bien au contraire ! Mais quelle claque, quelle leçon, quel bonheur de réfléchir, de ressentir, de frémir avec ce narrateur ! 

Je termine donc. Le cœur un peu gros et la tête pleine de questions non résolues : si la France n’est pas un pays, qu’est-ce alors ? Si la route n’est pas le chemin, où mène-t-elle ? Si les dix ans sont passés, quoi maintenant ? Enfin le bonheur ? Enfin l'apaisement ? Enfin l'amour ? Ou seulement la paix ?

Ce serait déjà bien...


« C'est seulement lorsqu'on s'est vu soi-même qu'on peut espérer voir l'autre. A tout le moins percevoir sa présence et ne pas la confondre avec notre ombre.»

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