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Les livres, sièges de la peur

En 2023, les Nuits de la Lecture ont pour thème la Peur. Ce sujet a été l’objet de beaucoup d’interrogations, de travail et de questions sur son lien avec la littérature :

Pourquoi lisons-nous des choses qui nous font peur ? Que cherchons-nous ? Qu’y trouvons-nous ?


"Exposez-vous à vos peurs les plus profondes ; après cela, la peur ne pourra plus vous atteindre." J. Morrison

Nous, lecteurs, aimons nous faire peur, nous aimons frissonner et trembler. Horreur, fantastique, science-fiction ou polars, on aime se confronter à l’inconnu et à ce qui nous sort de notre zone de confort.

En tant que lecteurs, on se sait, on se sent à l’abri du danger. On a la possibilité de fermer le livre ou d’arrêter le film quand celui-ci nous effraie trop, mais on a aussi souvent besoin ou envie d’aller au bout, pour trouver dans la résolution, dans l’issue de l’intrigue, de quoi nous rassurer.


Il est important, dans un premier temps, de bien définir ce qu’est la peur : “une émotion ressentie généralement en présence ou dans la perspective d’un danger, c’est-à-dire d’une situation comportant la possibilité d’un inconvénient ou d’un mal qui nous affecterait. Alors que l’angoisse serait une inquiétude, à certains égards semblable à la peur, mais dans laquelle le danger qui caractérise celle-ci reste indéterminé.” (Kierkegaard).


Ce que l’on cherche le plus souvent quand on se laisse aller à lire un bouquin “pour se faire peur”, c’est à se rassurer. A l’abri sous notre couette, dans notre canapé, nous avons souvent conscience des dangers qui rodent et nous nous sentons protégés. Mais en interrogeant nos goûts et les raisons qui nous poussent à provoquer cette émotion en nous, on se rend compte qu’il y a un besoin de comprendre le mécanisme de la peur pour mieux la vivre, l’identifier.

Mais il est absolument impératif de ne jamais oublier que nos peurs personnelles sont subjectives et ne se situent pas au même niveau pour chacun d’entre nous.


Prenons un exemple concret avec Cadres Noirs de Pierre Lemaitre (brillamment porté sur Arte sous le titre Dérapages). Dans ce polar, Alain est un ancien cadre de RH qui s’est retrouvé au chômage et qui ne retrouve pas d’emploi. Arrivé en fin de droit, l’angoisse le prend, que va-t-il devenir ? Il reçoit alors une offre qui l'interpelle mais il fonce et entre dans le jeu du recruteur en participant à une prise d’otages factice. Quand il se rend compte que les dés sont pipés et qu’il s’est fait avoir, sa colère est sans limite et sa vengeance terrible. Raconté de la sorte, bien, on n’a pas vraiment peur. Mais qu’en est-il quand on est dans la situation d’Alain ? Comment réagit-on ?


J’ai lu ce roman alors que j’étais moi-même en emploi, en sécurité. J’avais 30 ans, je l’ai pris pour ce que c’est : un bon (un excellent) polar.

Une de mes amies l’a lu - quant à elle - alors qu’elle arrivait elle-même en fin de droit à Pôle Emploi, qu’elle cherchait passivement du travail, à un âge similaire à celui du protagoniste. Nos réactions ont été diamétralement opposées. Ce roman a eu sur mon amie un effet boost, parce qu’il a réveillé une peur en elle, l’a mise face à une réalité qui l’angoissait et dans laquelle elle ne voulait pas tomber.

Si 92 % de nos peurs sont des images projetées d’un futur qui n’existe pas, inspirées par un passé qui n’existe plus, il reste 8 % qui sont, elles, fondées sur un danger réel. Y être confronté dans la littérature peut être un élément déclencheur de mouvement. (Mon amie s'est d'abord mise en colère, puis elle s'est mise en action. Elle a trouvé du travail...)

De deux choses l’une, soit on se dit que c’est un roman, que c’est pour de faux ; soit on se reconnaît et on se bouge. Parce que n’oublions pas une chose, c’est que la peur est une émotion, un signal que notre cerveau nous envoie pour que nous réagissions.


"...quand, dans la vie, on s'arrange pour se tenir éloigné de tout ce qui nous fait peur, on s'empêche de découvrir que la plupart de nos peurs sont des créations de notre esprit. La seule façon de savoir si ce que l'on croit est erroné ou pas, c'est d'aller le vérifier sur le terrain !" L. Gounelle


Comme je l'ai dit, ce qui nous fait peur est très personnel et diffère d’un individu à un autre. Pour ma part, je déteste les romans d’horreur, les monstres, les imaginaires qui sont, finalement, trop éloignés de la réalité. Mais il y a des exceptions forcément. Parce que plus forte que mon appréhension de la peur (oh le beau pléonasme), il y a mon plaisir d’être confrontée à l’inconnu et d’être surprise.

Dès lors que ce n’est pas crédible, ça ne prend pas, pensais-je. J’ai tenté le fantastique, plus jeune. Je me suis régalée avec Entretien avec un vampire de Anne Rice, alors que j’ai dû abandonner la saga des It de Stephen King. Après cette lecture avortée, j’ai mis de côté tout le fantastique, jusqu’à ce que je sois entraînée, presque malgré moi, dans les pages de Notre part de nuit, des années plus tard. Et de la même manière que mes a-priori négatifs sur la dystopie ont été balayés par le Chien 51 de Laurent Gaudé, Mariana Enriquez m’a obligée à revoir ma copie tant elle a réussi à me captiver, me happer et me faire plonger dans sa nuit et sa sorcellerie.

C’est d’ailleurs à la suite de cette lecture et en ayant vu la chronique Instagram de @labibliothequedepoche que j’ai décidé de m’intéresser plus avant à ce grand roman du fantastique s’il en est : Dracula de Bram Stoker. La stupeur a été totale. Le style suranné du XIXème siècle, la forme épistolaire, les personnages, l’environnement… La surprise, la découverte, l'admiration même pour l’inventivité et la créativité de l’auteur m’ont transportée !

Et même si je n’ai pas décidé de devenir une experte ni une exclusive du genre, ces deux lectures récentes auront au moins eu le mérite de rouvrir une porte que j'avais fermée il y a bien longtemps.


"Se faire peur pour apprivoiser la peur, telle est la volupté du roman noir, du film d'épouvante." P. Bruckner

Pour les plus jeunes, les romans qui font peur - et nous sommes nombreux à avoir lu RL Stine ou Stephen King quand nous étions ados - nous aident à canaliser nos peurs et nos angoisses profondes. C’est aussi pour nous un moyen de les dominer. Lorsque je me plongeais dans American Psycho de Bret Easton Ellis, je reconnaissais les méfaits du besoin de briller, d’être meilleur que tout le monde, en supprimant purement et simplement la concurrence, de manière particulièrement violente.

Dans Shining de Stephen King, c’est l’alcool et l’isolement qui sont la cause de la perte du personnage. En vrai, peut-être n'y a t'il pas de monstres, pas de fantômes ailleurs que dans l’esprit de Jack Torrance? La consommation abusive d’alcool, l’environnement, la colère… ce sont les véritables démons du roman. Il en va de même de la relation toxique entre la mère et la fille qui serait le véritable danger dans Carrie, du même auteur.



 

Ainsi, on aime se faire peur. Quand la fiction nous aide à pointer du doigt une problématique, et à la surmonter, c’est jouissif, c’est libérateur. Et ça l’est d’autant plus que ce n’est pas frontal.

Et on aime aussi autre chose : faire face à la réalité. Fini les fictions de l’adolescence, passons maintenant au réel. Combien sommes-nous à lire des histoires de guerre(s), de serial-killers, de la vraie vie ?


Quand on se plonge dans La mésange et l’Ogresse de Cobert par exemple, ce que l’on cherche, c'est à comprendre Michel Fourniret et sa femme Monique. Et pourquoi veut-on les comprendre ? Pour s’en protéger ! La lecture et le cinéma nous permettent d’explorer l’humain dans ce qu’il a de plus horrible, de se frotter à sa psychologie, à ses failles. C’est comprendre des mécanismes pour s’en protéger.


"Nous fuyons devant nos peurs comme le cheval devant son ombre : nous ne pourrons jamais les distancer. Mais en cessant de fuir, nous cessons de les nourrir." C. André

Les enfants - les tout-petits j’entends - ont cette capacité à vouloir plus que nous, adultes, aller au-devant de leurs angoisses les plus profondément ancrées grâce aux histoires d’ogres, de loups ou de sorcières. Ils se savent à l’abri et ils savent aussi qu’à la fin, le gentil gagne et l’adulte, qui a raconté l’histoire, est là pour le protéger. Même si la chèvre de Monsieur Seguin est mangée par le loup ce soir, demain, elle sera de nouveau dans son enclos avant d’aller gambader et de se faire manger… C’est un cycle, une répétition qui permet aux plus jeunes de se rendre compte que les livres, c’est souvent pour de faux.


En conclusion, ce qu’il faut - d’après moi - retenir, c’est que chacun cherche et trouve, dans la lecture, un plaisir, une motivation (une guérison?) qui lui sont propres. Il n’y a pas de bons ou de mauvais lecteurs, il n’y a pas de bons ou de mauvais genres (même si, à mon humble avis, il y a de bons ou de mauvais moments). Quand on aime le polar, la SF, la fantasy, quand on aime se faire peur, c’est qu’on sait, inconsciemment, que l’on en a besoin.


Une bonne dose de peur ou de violence sur papier peut avoir le même effet de défoulement et de libération d’endorphine qu’une séance de sport. Et, puisque vous commencez à me connaître un peu, je suis persuadée que se faire peur, c’est avant tout chercher à se connaître, faire un zoom sur ce qui nous angoisse, pour mieux se protéger des dangers réels ou supposés auxquels on peut être confrontés.

J’avais peur des araignées, j’ai lu Anima de Wajdi Mouawad, je n’ai plus peur… Magique ? non ! Bibliothérapeutique !


“O peur, peur auguste et maternelle, peur sainte et salutaire, pénètre en moi, afin que j'évite ce qui pourrait me nuire.” A. France

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